LES DERNIERS INSTANTS DES PEINTRES

100 artistes face à leurs dernières oeuvres : quelques exemples…

Léonard de Vinci  1452 – 1519

Le vieillard que je vois de l’autre côté du miroir à soixante sept ans en l’an de grâce 1459. Est-ce moi ou l’idée que je me fais de moi? Le miroir retransmet-il toutes les informations visuelles ou n’est-ce qu’une partie de la vérité? Pourquoi ma tête est-elle emplie de questions auxquelles je n’aurai plus le temps de répondre? Moi qui ai passé toute ma vie à tenter de comprendre, moi l’enfant illégitime à qui fut refusé l’enseignement du latin, sésame incontournable à la connaissance. C’est seulement à quarante sept ans que j’ai appris le latin. J’ai du apprendre par moi-même en consignant toutes mes observations sur des codex. J’ai d’ailleurs toujours conservé l’un de ces carnets dans ma poche. J’aurais aimé publier une encyclopédie des connaissances humaines. Hélas 16000 pages à classer à mon âge est presque impossible malgré l’aide de Cechino*. J’espère bien qu’il terminera se travail après ma mort car je lui lègue tous mes manuscrits.

A présent, je suis adulé, vénéré par ce bon roi François 1er.
Le seul à me nommer premier peintre de ma longue carrière et de m’octroyer une pension annuelle de mille écus soleil, ainsi que le manoir du Cloux. Le roi avait fait un réalisé un tunnel entre ce manoir et sa résidence à Amboise, si bien qu’il pouvait venir en toute discrétion à tout moment. 

De cette nomination, le roi n’attendait rien de moi de précis. J’étais libre de travailler à ma guise sans contrainte. Je donnais donc libre cours à mes travaux d’ingénieur et d’architecte. C’était pour moi une façon de briller. J’ai toujours jalousé l’architecte
Filippo Brunelleschi qui avait conçu le dôme de la cathédrale Santa
Maria del Fiore avec presque quarante six mètres de diamètre! J’avais alors quinze ans et élève du maître Verochio qui avait eu pour tâche de hisser un globe de deux tonnes à son sommet.

J’ai souvent été employé en qualité d’ingénieur architecte par mes différents mécènes. A leur décharge, j’ai laissé bien peu de peintures, mais toujours auréolées d’une infinie douceur et d’une technicité jamais atteinte. Regardez de plus près ma Joconde, mes vierges à l’enfant où ma dernière toile Le Saint Jean Baptiste. Ne sentez vous pas le souffle de la vie, l’amorce d’un mouvement sur les lèvres qui finira en sourire ou peut-être pas ? Il y a ce que l’on voit et ce que l’on sent comme voir un paysage dans les accidents d’un mur vieilli. 

J’aimerais mettre de l’ordre dans toutes mes notes, mais la tâche est au-dessus de mes forces qui m’abandonnent, de plus la paralysie me gagne. Rien n’est plus fugace que la vie d’un homme, le corps se transforme très vite en une montagne de plis, c’est horrible pour moi qui fût d’une beauté singulière, héritage de ma paysanne de mère.
Heureusement à l’intérieur de nous il y l’âme bien à l’abri de notre enveloppe charnelle, prête à rejoindre le Seigneur très haut. Elle n’a qu’à suivre la direction de la main de Saint Jean Baptiste, mon ultime chef-d’œuvre.

* Francesco Melzi fut son dernier élève. Ses enfants découperont les carnets de Léonard pour les vendre aux plus offrants.

Michel-Ange Buonarroti 1475 – 1564

Seigneur, je ne veux pas mourir avant de vous avoir honoré une nouvelle fois. Je vous cherche encore dans ce marbre malgré mes 88 ans. Mes bras fléchissent, ma tête est renversée en arrière depuis cette maudite chapelle Sixtine qui m’a pris des années.
Je ne suis pas peintre Seigneur, mais un découvreur d’âme. Chaque bloc de marbre contient déjà son histoire, je n’ai fait que la révéler et je sais que vous êtes là tout près à portée de burin. J’ai un sentiment étrange chargé de peur et de respect. Si je désire vous voir apparaître, ma crainte est d’abîmer ce bloc. Il est loin le temps où je vous sortais du marbre dans les bras de votre mère. Vous étiez si présent et Marie si jeune, si pure. Je n’avais que vingt trois ans lorsque j’ai sculpté cette Piéta qui m’imposa comme le meilleur sculpteur de tous les temps. Je n’avais pas encore compris l’importance de la pierre et du «non-finito». Depuis j’ai eu souvent l’envie de ne pas finir de laisser respirer la pierre. Mais aujourd’hui, Seigneur je sculpte d’abord pour moi, pour vous, en respectant votre image et le bloc dont je vous extrais dans les bras de Marie.
Je profite des quelques jours qui me restent à vivre pour vous remercier, car votre serviteur a pu travailler sans relâche jusqu’à ce mois de février 1564.

Depuis mes premières sculptures dans une famille de sculpteurs chez qui mon père m’avait placé suite au décès de ma mère, jusqu’à cette Pietà Rondanini,  je n’ai eu de cesse de produire des œuvres de plus en plus colossales: mon David extrait d’un bloc déjà sculpté de plus de quatre mètres de hauteur jusqu’à ma fresque du «Jugement dernier» réunissant quatre cents personnages sur une hauteur de vingt mètres à l’âge de soixante ans, ma série d’esclaves et cette maudite Chapelle Sixtine dont j’avais refusé la commande. Entouré d’incapables, il m’a fallu la peindre presque tout seul! Et puis encore plus surprenant la conception du dôme de la basilique Saint Pierre à plus de cent trente mètres de hauteur pour un diamètre de plus de quarante mètres, à soixante dix ans passé !

J’ai eu des protecteurs très puissants tels Laurent de Médicis et le pape Jules II. Ils participèrent à ma renommée et à ma fortune, mais je suis toujours resté farouchement indépendant sans ami faute de temps. Je suis à l’opposé de ce prétentieux de
Raphaël qui se pavanait avec ses mignons. Mes quelques temps libres je les ai consacré à l’écriture de sonnets, trois cents si ma mémoire est bonne. J’ai ainsi pu parler d’amour, moi le vieux grincheux.
Un dernier remerciement Seigneur d’avoir placé au bout de mon chemin Victoria Colonna, cette noble dame pour laquelle j’avais une amitié sincère mais aussi mon beau Tommaso. Léonard de Vinci disait «On ne figure bien que ce que l’on devient» pour une fois il avait raison.

Henri de Toulouse-Lautrec. 1864 – 1901

Maman, vous, rien que vous!

Veuillez m’excuser si je vous ai fait souffrir car je sais quel fut votre dévouement. N’ayant pas le physique pour vivre dans votre monde entre chasse et réception, j’en ai choisi un autre à son antipode. J’ai fréquenté des endroits qui valaient bien l’envers. Captivé par ce que je ne connaissais pas, j’ai tenté de restituer au plus juste mes impressions face à ce monde en mouvement permanent. Cabaret, bars, moulins et plus tard maisons closes devinrent mes sujets de prédilection. Je m’efforçais en passant de supplanter Degas en reprenant certains de ses thèmes: danseuses, absinthe, repasseuses, tub, filles de joie… Installé tous les soirs à une table au Moulin de la Galette puis au Moulin Rouge, j’ai fini par me faire remarquer.
Lorsque le directeur du Moulin Rouge me proposa de réaliser une affiche pour son établissement, ma vie artistique à pris des voies que je ne soupçonnais pas. Cette première affiche fut collée dans tout Paris! Je fus célèbre en une journée. J’allais dessiner trois cent cinquante lithographies suite à ce premier succès. Ma stylisation inspira mes amis «Nabis» tels Bonnard et Vuillard. Suivirent des affiches pour Aristide Bruand, Yvette Guibert, Jane Avril… Parallèlement à ces commandes, je réalisais des toiles que je savais invendables par leurs sujets et leurs factures. Grâce à votre aide financière mon pinceau s’est envolé en toute liberté. Détaché de tout souci financier, je me suis installé dans une maison close et j’ai vécu au milieu de ces dames. Je vous affirme, maman que jamais dans l’histoire, tableaux ne furent plus prés de la réalité. Je le payais très cher en devenant addict à l’absinthe et affublé d’une maladie honteuse. La première me faisait oublier la deuxième mais aussi mon corps meurtri. Je ne cherche pas à me justifier, maman, j’ai voulu vivre en oubliant mon handicap et mes douleurs infernales. Parfois je buvais en compagnie de l’ami Van Gogh. J’ai d’ailleurs réalisé son portrait de profil devant un verre d’absinthe, ainsi que celui de Susanne Valadon dans «Gueule de bois». C’est moi qui lui ai conseillé de voir Degas pour qu’il lui donne quelques cours. Quelle belle femme! Que de soirées bien arrosées avons-nous passées! Elle m’appelait gentiment sa cafetière, allez savoir pourquoi?

Vous m’avez encore sauvé d’un suicide programmé en me plaçant dans un établissement spécialisé. A présent je suis près de vous, j’ai commencé la toile que vous m’aviez commandée pour le salon qui représente l’Amiral Viaud face à la mer.

Il me faut encore rattraper quelques coulures du fait de mon extrême rapidité à peindre, rapidité à vivre mais aussi à mourir ma tendre maman.